Introduction – Le numérique responsable commence par prolonger ce qui existe déjà
Le numérique est souvent perçu comme invisible, propre et immatériel. Pourtant, derrière chaque ordinateur se cachent des ressources extraites, de l’énergie consommée, de l’eau mobilisée et des impacts humains bien réels. Dans l’épisode 49 en solo de Markoeur, j’ai choisi d’aller voir concrètement ce que signifie « numérique responsable » en poussant les portes d’Ecodair, une entreprise pionnière du reconditionnement informatique et de l’insertion professionnelle.
Cette immersion m’a permis de toucher du doigt une réalité trop souvent oubliée : 80 % de l’empreinte environnementale d’un ordinateur est liée à sa fabrication, bien avant son usage. Prolonger la durée de vie de nos équipements n’est donc pas un geste marginal, mais un levier majeur de réduction de notre impact carbone. Reconditionner plutôt que jeter devient alors un choix stratégique, écologique et profondément humain.
I. Économie circulaire et numérique : comprendre les enjeux du reconditionnement
-1. Le poids environnemental caché de nos équipements informatiques
Selon les données de l’ADEME, le numérique représente aujourd’hui 3 à 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, une part en constante augmentation. Mais ce qui frappe le plus, ce sont les ordres de grandeur liés à la fabrication : pour produire un ordinateur de 2 kg, il faut mobiliser environ 800 kg de matières premières, dont 436 kg de combustibles fossiles et près de 1 500 litres d’eau.
Ces chiffres rappellent une évidence : changer trop souvent de matériel est un non-sens écologique. Un ordinateur est utilisé en moyenne 3 à 5 ans, alors qu’il pourrait fonctionner bien plus longtemps avec un entretien adapté et un reconditionnement de qualité.
-2. Le reconditionnement comme réponse systémique
Face à ces constats, le reconditionnement s’impose comme une solution clé. Il permet de réduire l’empreinte carbone du numérique tout en limitant l’extraction de ressources et la production de déchets électroniques. Comme je le souligne dans l’épisode :
« Le reconditionnement n’est pas un choix par défaut, c’est une décision éclairée. »
II. Ecodair : une entreprise adaptée au cœur du numérique responsable
-1. Une mission environnementale et sociale indissociable
Ecodair est une entreprise adaptée (EA) et un ESAT, dont la mission est double : réduire l’impact environnemental du numérique et favoriser l’insertion professionnelle de personnes en situation de handicap psychique ou de fragilité sociale. L’entreprise emploie près de 200 personnes, dont 70 % sont concernées par ces situations.
En 2023, Ecodair a traité 46 000 équipements informatiques, représentant environ 220 tonnes de matériel, et a permis de reconditionner près de 13 000 ordinateurs, remis sur le marché avec une garantie de 1 à 3 ans.
-2. Une présence territoriale forte
Ecodair est implantée à Paris, Saclay, Marseille, Lyon, Lille, Rennes, Saint-Malo, ce qui lui permet d’agir au plus près des besoins des entreprises, des collectivités et des associations. Cette dimension territoriale renforce l’impact local de l’économie circulaire.
III. Immersion dans les ateliers : comment un ordinateur retrouve une seconde vie
-1. L’atelier TRACO : traçabilité et diagnostic initial
La première étape du reconditionnement se déroule à l’atelier TRACO. Chaque ordinateur reçu est identifié par une étiquette unique, liée à sa collecte. Les machines proviennent soit de brokers informatiques, soit de dons d’entreprises, comme l’exemple cité de Chanel, qui a remis des ordinateurs à destination d’Emmaüs.
Un premier tri est effectué : seuls les ordinateurs à partir de la 4ᵉ génération sont reconditionnés. Les autres sont démontés pour récupérer des pièces réutilisables.
-2. L’atelier Poulpe : réparation et amélioration
À l’atelier Poulpe, les équipes procèdent aux réparations nécessaires. Les ordinateurs sont catégorisés par code couleur selon la nature des pannes : batterie, carte mère, clavier, plastique… Les composants défectueux sont remplacés, la RAM ou les disques durs ajustés aux besoins des clients.
Cette étape illustre parfaitement la dimension artisanale et technique du reconditionnement, loin de l’image parfois « low cost » qui lui est associée.
IV. Réinstallation, contrôle qualité et exigences du marché
-1. L’atelier Répart : logiciels et systèmes d’exploitation
Dans l’atelier Répart, les systèmes d’exploitation (Windows 10 ou 11) et les logiciels sont installés selon les demandes clients. Les images systèmes sont clonées via un serveur, une opération qui prend environ 20 minutes par machine.
Les équipes réalisent également des micro-soudures pour réparer certains composants, preuve du niveau d’expertise requis.
-2. Le contrôle qualité avant la vente
L’atelier pré-comm’ assure un contrôle qualité rigoureux : autonomie de la batterie, ports USB, disque dur, clavier, écran. À la moindre anomalie, l’ordinateur repart en réparation.
Certaines commandes, notamment pour Back Market, doivent être prêtes sous 48 heures, ce qui impose une organisation précise, tout en tenant compte de la fragilité des équipes.
V. Reconditionnement, performance et imaginaire marketing
-1. Déconstruire les idées reçues sur le reconditionné
L’une des phrases les plus marquantes de cette immersion est la suivante :
« On a souvent tendance à croire que le neuf est synonyme de qualité, alors qu’un ordinateur reconditionné est tout aussi performant. »
Les machines redémarrent comme neuves, sont entièrement vérifiées et garanties. Le frein est donc souvent psychologique et marketing, plus que technique.
-2. Changer le récit autour du reconditionné
Le reconditionné souffre encore d’une image « cheap ». Pourtant, il devrait être perçu comme un choix chic, responsable et engagé. Changer cet imaginaire est un enjeu clé pour les directions marketing et communication.
VI. Un cadre réglementaire favorable : la loi AGEC
-1. Une obligation pour les acteurs publics
La loi AGEC (Anti-Gaspillage pour une Économie Circulaire), votée en 2021, impose aux acteurs publics d’intégrer au moins 20 % de matériel reconditionné dans leurs achats informatiques. Cette obligation crée un levier puissant pour structurer la filière.
-2. Une opportunité pour les entreprises privées
Au-delà de la contrainte réglementaire, le reconditionnement représente une opportunité économique : réduction des coûts, amélioration du bilan carbone et contribution à l’inclusion sociale.
Conclusion – Reconditionner, c’est choisir un numérique plus humain
Cette immersion chez Ecodair montre que le numérique responsable ne repose pas uniquement sur des technologies de pointe, mais sur des choix sobres, humains et cohérents. Prolonger la durée de vie des équipements, soutenir l’emploi inclusif et réduire notre empreinte environnementale sont trois bénéfices indissociables.
Reconditionner plutôt que jeter, ce n’est pas revenir en arrière. C’est avancer différemment, avec plus de conscience et de responsabilité.
Récap – Bonnes pratiques pour dirigeants et managers
- Intégrer le reconditionnement dans la politique d’achats responsables
- Allonger la durée de vie des équipements informatiques
- Mesurer l’impact carbone du parc IT
- Se conformer à la loi AGEC et anticiper les futures obligations
- Travailler avec des acteurs locaux et inclusifs
- Sensibiliser les équipes aux impacts du numérique
- Changer le discours marketing sur le reconditionné
- Favoriser l’économie circulaire plutôt que le renouvellement systématique
- Associer performance, sobriété et inclusion
- Faire du numérique responsable un levier stratégique
Retrouvez d’autres épisodes du podcast Markoeur autour du Numérique Responsable :
- N°8 avec Kevin Niel
- N°12 avec Bela Loto
- N°31 avec Rémy Marrone
- N°42 avec Julien Rouzé de Sopht
- N°49 avec Ecodair
- N°54 avec Aubin Lefebure (Revalo)

