Introduction – La RSE à l’épreuve du réel
Pendant longtemps, la RSE a été perçue comme une contrainte réglementaire, un supplément d’âme ou un sujet périphérique réservé à quelques convaincus. Aujourd’hui, cette vision ne tient plus. Dans un contexte de crises multiples – climatiques, sociales, géopolitiques, économiques – la RSE devient un levier central de robustesse et de performance pour les entreprises.
Dans cet épisode du podcast Markoeur, j’ai eu le plaisir d’échanger avec Alexis Krycève, consultant RSE et fondateur d’un cabinet de conseil à mission, qui défend depuis plus de quinze ans une approche profondément pragmatique de la durabilité. Son message est clair : la RSE n’est pas anti-business. Elle est même devenue un outil stratégique incontournable pour préparer les entreprises au monde qui vient.
À travers cet échange, une conviction forte se dégage : les entreprises qui réussiront demain ne seront pas celles qui communiquent le mieux sur leurs engagements, mais celles qui auront su anticiper, s’approprier et s’adapter.
I. La RSE : un malentendu persistant
-1. Une RSE trop longtemps réduite à la contrainte
Ces dernières années, la RSE a été fortement associée à la réglementation. CSRD, taxonomie européenne, reporting extra-financier… Autant de dispositifs nécessaires, mais qui ont parfois contribué à enfermer la RSE dans une image technocratique, descendante et anxiogène.
Pour beaucoup de dirigeants, la RSE est devenue synonyme de charge supplémentaire : plus de reporting, plus de conformité, plus de risques juridiques. Le sens initial – transformer positivement les modèles économiques – s’est parfois dilué derrière l’obligation de produire des indicateurs.
Alexis Krycève le souligne : lorsque la RSE est abordée uniquement sous l’angle réglementaire, elle suscite des résistances légitimes. Non pas parce que les entreprises refusent l’impact, mais parce qu’elles ne perçoivent pas clairement ce que la RSE leur apporte concrètement.
-2. Le faux débat “RSE contre business”
Un autre malentendu persistant oppose encore RSE et performance économique. Comme si intégrer des enjeux sociaux et environnementaux revenait mécaniquement à affaiblir son modèle économique.
Or, cette opposition est aujourd’hui dépassée. Les entreprises font face à des risques systémiques : raréfaction des ressources, tensions sur les chaînes d’approvisionnement, difficultés de recrutement, perte de confiance des parties prenantes. Ces risques sont directement business.
Dans ce contexte, ne pas intégrer la RSE à la stratégie revient à piloter à vue. Comme le résume Alexis Krycève : « L’entreprise n’est rien sans la RSE, mais la RSE n’est rien non plus sans l’entreprise. » L’enjeu n’est donc pas moral, il est stratégique.
II. La RSE du triple A : un cadre stratégique pour les dirigeants
Pour sortir des discours incantatoires, Alexis Krycève propose une grille de lecture simple et puissante : la RSE du triple A. Trois leviers indissociables pour transformer durablement l’entreprise.
-1. Anticiper : penser le business à 10–15 ans
Anticiper, c’est accepter de sortir du court terme. Dans un environnement instable, la question clé n’est plus seulement : comment performer cette année ? mais à quoi ressemblera mon activité dans dix ou quinze ans ?
L’anticipation passe par l’analyse des risques et des opportunités : dépendance à certaines ressources, exposition aux évolutions réglementaires, vulnérabilité climatique, transformation des attentes clients ou salariés. Autant de sujets qui relèvent à la fois de la RSE et du pilotage stratégique.
Cette démarche rejoint des outils bien connus du marketing et de la stratégie – analyses PESTEL, scénarios prospectifs, cartographies des risques – mais enrichis par une lecture environnementale et sociale.
-2. S’approprier : traduire la durabilité en enjeux business
La RSE ne peut pas rester un “grand nuage” de bonnes intentions. Pour devenir actionnable, elle doit être appropriée par l’entreprise, c’est-à-dire traduite dans son langage propre.
Toutes les entreprises ne sont pas exposées aux mêmes enjeux. Pour certaines, la biodiversité est critique ; pour d’autres, ce seront les conditions sociales dans la chaîne de valeur, la consommation énergétique ou la fidélisation des talents.
L’analyse de double matérialité, popularisée par la CSRD, joue ici un rôle clé : elle permet d’identifier les sujets réellement stratégiques, ceux qui génèrent à la fois des impacts, des risques et des opportunités.
S’approprier la RSE, c’est donc faire le lien entre durabilité et décisions opérationnelles : sourcing, conception des offres, organisation interne, investissements.
-3. S’adapter : transformer pour rester performant
Enfin, l’adaptation est le passage à l’action. Une fois les risques anticipés et les enjeux appropriés, l’entreprise doit faire évoluer ses pratiques, parfois profondément.
L’adaptation concerne les modèles économiques, les produits et services, la gouvernance, mais aussi la culture interne. Elle implique des arbitrages, parfois des renoncements, rarement neutres à court terme.
Comme dans le vivant, ce ne sont pas les organisations les plus puissantes qui survivent, mais celles qui savent s’adapter à un environnement changeant. La RSE devient alors un levier de transformation et de résilience.
III. Le rôle central du marketing et des offres
-1. Produits et services : là où se joue l’impact
Le cœur des impacts d’une entreprise se situe très souvent dans ses produits et services. Leur conception, leur usage, leur fin de vie concentrent l’essentiel des enjeux environnementaux et sociaux.
Intégrer la RSE au marketing, ce n’est pas “verdir” la communication. C’est repenser la proposition de valeur pour maximiser les impacts positifs tout en soutenant la performance commerciale.
Lorsque la croissance des ventes est alignée avec la création de valeur durable, l’entreprise sort du dilemme entre impact et performance.
-2. La fin du greenwashing
Les années 2000 ont vu émerger de nombreuses dérives de greenwashing. Aujourd’hui, la maturité des parties prenantes et le renforcement des cadres réglementaires rendent ces pratiques de plus en plus risquées.
La crédibilité passe désormais par la cohérence : entre les discours, les offres et les décisions stratégiques. Le marketing a un rôle clé à jouer pour traduire des engagements réels, sans les surpromettre.
IV. Décisions courageuses et renoncements stratégiques
-1. Des choix qui transforment durablement
Intégrer la RSE peut conduire à des décisions fortes : arrêter une gamme de produits, revoir une chaîne d’approvisionnement, investir dans des solutions plus résilientes.
Ces choix impliquent parfois une baisse de chiffre d’affaires à court terme. Mais ils s’inscrivent dans une logique de pérennité. Les entreprises les plus matures sur ces sujets sont souvent celles qui ont déjà perçu les bénéfices indirects : attractivité, confiance, différenciation.
-2. Une transition progressive
La transformation ne se fait pas du jour au lendemain. La RSE est un cheminement, fait d’itérations, d’apprentissages et d’ajustements. L’enjeu n’est pas la perfection, mais la trajectoire.
V. Ce que la RSE change pour les dirigeants
-1. Une nouvelle posture de gouvernance
La RSE n’est plus un sujet périphérique. Elle concerne directement les directions générales, les comités exécutifs et les directions financières. Elle influence la stratégie, l’allocation des ressources et la gestion des risques.
-2. Une vision long terme assumée
Dans un monde incertain, la RSE offre un cadre pour penser le long terme sans naïveté. Elle permet de concilier performance économique et responsabilité, non pas par idéologie, mais par lucidité.
VI. La communauté We Are Europe : penser la RSE à l’échelle européenne
Au cours de l’échange, Alexis Krycève évoque également un projet structurant : son engagement au sein de la communauté We Are Europe.
-1. Souveraineté européenne
Cette communauté européenne réunit des dirigeant·es, responsables RSE et expert·es engagés autour d’un objectif commun : faire émerger une vision européenne de la durabilité, pragmatique et orientée action.
Dans un contexte marqué par des tensions géopolitiques, des dépendances industrielles fortes et une fragmentation des approches nationales, We Are Europe défend une conviction clé :
👉 la transition ne peut être ni uniquement locale, ni uniquement réglementaire.
-2. Enjeux de We are Europe
La communauté travaille sur plusieurs enjeux majeurs :
- la souveraineté économique et industrielle européenne,
- la capacité des entreprises à anticiper collectivement les mutations à venir,
- la mise en cohérence entre réglementation, stratégie business et impact réel,
- le partage de pratiques concrètes entre entreprises de différents pays.
Pour Alexis Krycève, cette dynamique collective est essentielle :
la RSE ne se joue pas seulement au niveau d’une entreprise isolée, mais aussi dans la capacité à coopérer, mutualiser et construire des trajectoires communes à l’échelle européenne.
We Are Europe incarne ainsi une RSE plus mature :
moins centrée sur la conformité, davantage tournée vers la résilience des modèles économiques européens, la coopération et l’action concrète.
Conclusion – La RSE comme boussole stratégique
La RSE n’est ni une mode, ni une contrainte passagère. Elle est en train de devenir une boussole stratégique pour les entreprises qui veulent durer.
Anticiper, s’approprier, s’adapter : ces trois verbes résument une approche exigeante mais profondément réaliste de la transformation. Une RSE qui ne freine pas l’entreprise, mais qui la rend plus robuste, plus crédible et mieux préparée à l’avenir.
Bonnes pratiques à retenir pour les dirigeants et managers
- Intégrer la RSE au cœur de la stratégie d’entreprise
- Prioriser les enjeux réellement matériels
- Aligner impact positif et performance économique
- Mobiliser le marketing comme levier de transformation
- Avancer par étapes, avec une trajectoire claire
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