Passer de la prise de conscience à la sobriété IT 

Introduction – Le numérique n’est pas immatériel, il est stratégique 

Longtemps perçu comme invisible, propre et dématérialisé, le numérique s’est imposé comme un pilier de la performance des entreprises. Cloud, data, intelligence artificielle, outils collaboratifs : tout semble désormais reposer sur les systèmes d’information. Pourtant, comme le rappelle Julien Rouzé dans l’épisode 42 de Markoeur, le numérique a une empreinte environnementale bien réelle, en forte croissance, et encore largement sous-estimée par les directions générales. 

Aujourd’hui, le numérique représente environ 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, et cette part pourrait doubler d’ici 2030 si rien n’est fait. Face à cette trajectoire, la sobriété numérique n’est plus un sujet technique réservé aux DSI : elle devient un enjeu stratégique, économique et managérial. 

 

I. Comprendre l’empreinte environnementale du numérique

-1. Derrière le cloud, une réalité très matérielle 

Le numérique repose sur trois grands piliers physiques : les terminaux, les réseaux et les data centers. Chaque email, chaque visioconférence, chaque requête IA mobilise des serveurs, de l’électricité, des métaux rares et de l’eau pour le refroidissement. 

Julien Rouzé rappelle un chiffre marquant : près de 80 % de l’empreinte carbone du numérique provient des équipements, et non des usages. Ordinateurs, smartphones, serveurs concentrent l’essentiel des impacts dès leur fabrication. 

-2. Une croissance structurelle des usages 

Streaming vidéo, stockage massif de données, multiplication des outils SaaS, déploiement de l’IA générative : les usages explosent. « Chaque nouvelle innovation numérique crée des gains d’efficacité, mais aussi de nouveaux usages qui annulent ces gains », souligne Julien Rouzé, faisant référence à l’effet rebond. 

 

II. Pourquoi les entreprises sous-estiment encore le numérique responsable

-1. Un angle mort de la stratégie RSE 

Dans de nombreuses entreprises, le numérique est absent des feuilles de route RSE. Il est souvent considéré comme un levier de dématérialisation, donc implicitement vertueux. Or, cette vision empêche toute action structurée. 

Selon Julien Rouzé, moins de 20 % des entreprises intègrent aujourd’hui le numérique dans leur trajectoire de décarbonation, faute de données claires et d’outils adaptés. 

-2. Une gouvernance éclatée 

Le numérique se situe à la croisée de plusieurs directions : IT, achats, RSE, métiers, finance. Sans gouvernance claire, personne ne se sent pleinement responsable. « Quand tout le monde est responsable, personne ne l’est vraiment », résume-t-il. 

 

III. Mesurer pour agir : la première étape incontournable 

-1. Cartographier son système d’information 

Impossible de piloter ce que l’on ne mesure pas. La première étape consiste à cartographier les actifs numériques : postes de travail, serveurs, applications, volumes de données, infrastructures cloud. 

Julien Rouzé insiste : « La sobriété commence par la connaissance. » Sans vision globale, les actions restent anecdotiques. 

-2. Des ordres de grandeur révélateurs 

Les diagnostics menés par Sopht montrent que certaines applications sont utilisées par moins de 10 % des collaborateurs, tout en mobilisant des ressources importantes. De même, des serveurs tournent parfois à moins de 15 % de leur capacité, générant un gaspillage énergétique massif. 

 

IV. Sobriété numérique : réduire avant de compenser

-1. Le mythe du cloud vert 

Migrer vers le cloud ne réduit pas mécaniquement l’empreinte carbone. Tout dépend des usages, de la localisation des data centers, du taux d’utilisation des ressources et du mix énergétique. 

« Le cloud est un outil. Il peut être sobre ou extrêmement énergivore », rappelle Julien Rouzé. 

-2. Les leviers concrets de réduction 

La sobriété numérique repose sur plusieurs leviers complémentaires : 

  • allonger la durée de vie des équipements, 
  • réduire le volume de données stockées, 
  • supprimer les applications inutiles, 
  • optimiser les architectures IT, 
  • limiter les usages superflus (emails, visios, vidéos). 

           

          V. L’IA : opportunité majeure ou bombe climatique ?

          -1. Des besoins énergétiques exponentiels 

          L’IA générative nécessite des puissances de calcul colossales. L’entraînement d’un grand modèle de langage peut consommer plusieurs centaines de MWh, soit l’équivalent de la consommation annuelle de dizaines de foyers. 

          Julien Rouzé alerte : « L’IA peut devenir un accélérateur de la trajectoire carbone du numérique si elle n’est pas maîtrisée. » 

          -2. Une IA utile, ciblée et frugale 

          Pour autant, il ne s’agit pas de rejeter l’IA en bloc. Utilisée à bon escient, elle peut optimiser les flux, réduire les consommations et améliorer la performance opérationnelle. La clé réside dans une approche sélective et orientée valeur. 

           

          VI. Numérique responsable et business model

          -1. Un levier de compétitivité 

          La sobriété numérique permet de réduire les coûts IT, d’améliorer la résilience des systèmes et de renforcer la crédibilité RSE. À long terme, elle devient un avantage concurrentiel. 

          « Un SI sobre est souvent un SI plus robuste », observe Julien Rouzé. 

          -2. Intégrer le numérique dans la stratégie globale 

          Le numérique responsable ne peut pas être traité comme un projet isolé. Il doit être intégré aux décisions d’investissement, aux choix d’outils et à la stratégie de croissance. 

           

          VII. Embarquer les équipes : un enjeu culturel 

          -1. Sensibiliser sans culpabiliser 

          Changer les usages numériques suppose d’expliquer, de donner des repères et de montrer l’impact réel des pratiques. La pédagogie prime sur l’injonction. 

          -2. Redonner du pouvoir d’agir 

          Supprimer des outils inutiles, clarifier les usages, fixer des règles simples (durée des visios, stockage, envoi de pièces jointes) permet aux collaborateurs de devenir acteurs de la sobriété numérique. 

           

          Conclusion – Le numérique responsable, pilier de la transformation durable 

          Le numérique n’est ni neutre ni secondaire. Il structure les modèles économiques, les organisations et les usages. Intégrer la sobriété numérique dans la stratégie d’entreprise, c’est préparer l’avenir dans un monde contraint en ressources. 

          Comme le résume Julien Rouzé : « Le meilleur numérique responsable est celui qu’on n’utilise pas quand il n’est pas utile. » 

           

          Récap – Bonnes pratiques pour dirigeants et managers 

          Piloter un numérique responsable et sobre 

          • Reconnaître l’impact environnemental réel du numérique 
          • Intégrer le numérique dans la stratégie RSE et climat 
          • Mesurer l’empreinte du système d’information 
          • Allonger la durée de vie des équipements 
          • Supprimer les applications et données inutiles 
          • Encadrer les usages de l’IA de manière frugale 
          • Clarifier la gouvernance IT / RSE / métiers 
          • Former et sensibiliser les équipes 
          • Prioriser la réduction avant la compensation 
          • Faire du numérique responsable un levier de performance 

          Retrouvez d’autres épisodes du podcast Markoeur autour du Numérique Responsable :