Festival Numérique en Lumière

Introduction – Le numérique n’est pas immatériel 

Nous parlons de numérique comme d’un monde fluide, rapide, invisible. Le cloud, les plateformes, l’intelligence artificielle donnent l’illusion d’un univers dématérialisé, presque magique. Pourtant, derrière chaque clic, chaque smartphone, chaque requête IA, il y a des matières premières, des chaînes industrielles mondialisées, des travailleurs invisibles, des territoires sacrifiés. 

C’est précisément ce que le Festival Numérique en Lumière a voulu révéler. Organisé par l’association Point de Mir, sous l’impulsion de Bela Loto, ce festival s’est tenu sur deux jours en novembre 2025. Deux jours intenses, parfois éprouvants émotionnellement, mais absolument nécessaires. 

Huit films et documentaires, suivis de débats, de témoignages de chercheurs, de journalistes, de réalisateurs et de citoyens. Huit récits pour comprendre ce que notre confort numérique préfère laisser dans l’ombre. Ce que j’ai vécu pendant ces deux jours, j’ai voulu le restituer dans l’épisode 57 de Markoeur – et dans cet article – pour laisser une trace, mais surtout pour ouvrir un espace de responsabilité et d’action, notamment pour les entreprises, les directions marketing, communication et RSE. 

 

I. Mettre de la lumière là où le numérique préfère l’ombre

Comme l’explique Bela Loto, la première édition du festival était principalement centrée sur l’impact environnemental du numérique. Cette seconde édition a volontairement déplacé le regard vers un angle encore trop peu abordé : les droits humains. Car séparer l’environnement du social, c’est se raconter une histoire confortable mais fausse. Les deux sont intimement liés. 

Le format du festival – projections suivies de débats – permet une immersion que ni un article, ni un post LinkedIn, ni un rapport ne peuvent offrir seuls. On ne se contente pas de comprendre intellectuellement. On ressent. On mesure la violence systémique d’un modèle numérique mondialisé qui externalise ses coûts humains et environnementaux loin des pays consommateurs. 

 

II. Derrière nos écrans : des mines, des enfants et des guerres

-1. Cobalt, coltan et enfants invisibles 

Le premier choc du festival arrive dès les premières projections. Le court-métrage Family Dinner agit comme une claque. En transposant le travail des enfants dans les mines africaines dans un contexte occidental, il rend soudain visible ce que nous tenons à distance. 

En République démocratique du Congo, plus de 40 000 enfants travaillent encore dans des mines, notamment pour extraire le cobalt, un minerai indispensable à nos batteries. Ces enfants travaillent dans des conditions dangereuses, sans protection, pour des revenus dérisoires. Pendant ce temps, les États, les entreprises et les consommateurs continuent de fermer les yeux. 

Un chiffre revient comme un leitmotiv : un smartphone traverse jusqu’à 70 pays avant d’arriver dans nos poches. Il fait parfois quatre fois le tour du monde. Cette mondialisation extrême n’est pas neutre : elle crée une dilution totale des responsabilités. 

-2. Le sang et la boue : quand le numérique alimente les conflits 

Le documentaire Le Sang et la Boue est sans doute l’un des plus marquants du festival. Il nous plonge dans le quotidien de creuseurs de coltan en RDC, dans des zones contrôlées par des groupes armés. Le témoignage d’un père de famille résonne longtemps après la projection : 

« Nous avons tout pour vivre au paradis, mais nous vivons en enfer. Le monde moderne ne peut plus se passer de notre coltan. » 

Plus de 6 millions de morts sont liés aux conflits armés autour de la gestion des mines dans la région ces trente dernières années. Le kilo de coltan est acheté localement pour l’équivalent d’un euro, tandis que le tantale qu’il permet de produire est revendu environ 320 dollars le kilo sur les marchés internationaux. 

Ce documentaire rappelle une vérité dérangeante : nos objets connectés ne sont pas neutres politiquement. Ils participent à des équilibres – ou déséquilibres – géopolitiques majeurs. 

 

III. Nettoyer Internet : la violence invisible de la modération 

-1. The Cleaners : voir ce que nous ne voulons pas voir 

Avec The Cleaners, le festival aborde une autre face cachée du numérique : la modération humaine des contenus. Pour que nous puissions scroller sans voir l’horreur, des milliers de personnes passent leurs journées à visionner les pires images produites par l’humanité : violences, abus, pédocriminalité, terrorisme. 

Ces modérateurs – souvent sous-traités dans des pays à bas coûts – doivent regarder les vidéos jusqu’au bout pour décider de leur suppression. Trois erreurs par mois peuvent suffire à perdre leur emploi. Les traumatismes psychologiques sont immenses. 

Un spectateur résume parfaitement ce malaise : 

« Mon job est un sacrifice. Prévenir l’immoralité des images, c’est mon rôle. » 

-2. Un enjeu pour toutes les organisations 

La modération n’est pas qu’un sujet réservé aux géants du numérique. Dès qu’une entreprise dispose d’un forum, d’un espace de commentaires, d’un service client en ligne, elle est confrontée à ces enjeux. Qui modère ? Selon quelles règles ? Avec quelles protections pour les personnes qui effectuent ce travail ? 

L’illusion d’un numérique “automatisé” masque une réalité bien différente : le numérique est profondément humain, souvent au prix de la souffrance. 

 

IV. IA et travailleurs invisibles : une révolution sociale ignorée

-1. Les sacrifiés de l’IA 

L’un des temps forts du deuxième jour est la projection du documentaire Les Sacrifiés de l’IA, réalisé par Henri Poulain. Le film révèle l’envers du décor de l’intelligence artificielle : des annotateurs de données sous-payés, soumis à une pression constante, chargés d’entraîner des modèles d’IA vendus ensuite des milliards. 

Contrairement au récit dominant, l’IA n’est pas une technologie autonome. Elle repose sur une armée de travailleurs du clic, souvent situés dans les pays du Sud, rémunérés quelques centimes pour des tâches répétitives, épuisantes et invisibles. 

Henri Poulain le rappelle avec force : ce sujet est profondément politique. L’IA doit être pensée comme un système socio-technique, intégrant ses impacts humains, sociaux et environnementaux. 

-2. Un enjeu stratégique pour les entreprises 

Pour les directions marketing et communication, l’IA est souvent présentée comme un levier de performance, de productivité, de créativité. Mais ignorer ce qu’elle coûte socialement, c’est prendre le risque d’un décalage éthique majeur. 

Choisir un outil d’IA, c’est aussi choisir un modèle social. Cette question devrait désormais faire partie intégrante des critères d’achat responsables. 

 

V. Déchets électroniques : la bombe à retardement mondiale

-1. La fin de vie, angle mort du numérique 

Le dernier documentaire du festival, consacré aux déchets électroniques en Asie du Sud-Est, agit comme une conclusion glaçante. Aujourd’hui, 50 % des e-déchets mondiaux sont traités dans cette région. En 2019, on comptait 54 millions de tonnes de déchets électroniques. En 2030, on estime qu’ils atteindront 75 millions de tonnes. 

Ces déchets sont souvent brûlés à l’air libre, libérant mercure, plomb et arsenic dans les sols, l’air et les rivières. Résultat : 9 millions de morts par an liés à la pollution dans le monde. 

Depuis que la Chine a interdit l’importation de déchets électroniques en 2018, ceux-ci sont redirigés vers des pays comme la Thaïlande ou la Malaisie, dont les décharges sont désormais saturées. 

-2. Allonger la durée de vie : un levier clé 

Face à ce constat, un message revient avec insistance : nos appareils peuvent durer plus longtemps. Comme le rappelle une intervenante de Fairphone : 

« Une machine peut durer six à huit ans. Pas deux. » 

Réparer, réemployer, reconditionner ne sont pas des contraintes. Ce sont des leviers d’innovation et de différenciation. 

 

VI. Ce que cela change pour les entreprises et le marketing

-1. Le numérique responsable n’est plus optionnel 

Après deux jours d’immersion, une certitude s’impose : le numérique responsable n’est pas un sujet “en plus” à traiter en fin de stratégie RSE. Il est au cœur des modèles économiques. 

Ignorer ces enjeux, c’est : 

  • exposer son entreprise à des risques réputationnels majeurs, 
  • fragiliser ses chaînes d’approvisionnement, 
  • passer à côté d’attentes sociétales de plus en plus fortes. 

      -2. Le rôle clé du marketing 

      Le marketing a longtemps été un moteur de la surconsommation. Il peut – et doit – devenir un levier d’éducation, de sobriété et de sens. Cela implique : 

      • de questionner l’utilité réelle des produits et services, 
      • de valoriser la durée plutôt que le renouvellement, 
      • d’intégrer l’analyse du cycle de vie dans les messages. 

          C’est précisément l’ADN de Markoeur : remettre du sens là où l’industrie a mis de la vitesse. 

           

          Conclusion – Remettre la lumière au bon endroit 

          Le Festival Numérique en Lumière m’a rappelé une chose essentielle : notre rôle, en tant que communicants, marketeurs, dirigeants, n’est pas de faire briller les produits à tout prix. Notre rôle est de mettre la lumière au bon endroit. 

          Pas sur le slogan. 
          Pas sur la promesse technologique. 
          Mais sur l’impact. 

          Le numérique est fascinant. Il offre des opportunités immenses. Mais sans lucidité, sans responsabilité, sans courage politique et économique, il continuera de produire de l’injustice et de la destruction. 

          Écouter, lire, se confronter à ces récits n’est pas confortable. Mais c’est nécessaire. Comme je le dis dans l’épisode : 

          « On s’en prend plein le cœur, plein la tête, plein les yeux. Ce n’est pas facile. Mais c’est indispensable. » 

           

          Récap – Bonnes pratiques pour dirigeants et managers 

          • Cartographier précisément son parc informatique 
          • Allonger la durée de vie des équipements (réparation, réemploi) 
          • Privilégier le reconditionné et la seconde main 
          • Intégrer l’écoconception numérique dès la conception des services 
          • Former équipes marketing, communication et tech aux impacts du numérique 
          • Intégrer les droits humains dans les critères d’achats IT 
          • Questionner les usages de l’IA avant de les déployer 

          Retrouvez d’autres épisodes du podcast Markoeur autour du Numérique Responsable :