Et si l’investissement devenait l’un des leviers climatiques les plus puissants ?
La transition climatique est souvent abordée par l’angle des écogestes individuels ou des politiques publiques. Pourtant, un levier reste encore sous-exploité : l’investissement collectif, capable d’agir à grande échelle sur les secteurs les plus émetteurs de gaz à effet de serre.
Dans l’épisode 18 de Markoeur, Emma Scribe partage de l’intérieur l’aventure Team for the Planet, entreprise créée en 2019, qui ambitionne de financer et d’accélérer des innovations capables de réduire massivement les émissions de CO₂. Avec déjà plus de 120 000 actionnaires, 25 millions d’euros levés et une présence dans 90 pays, le projet démontre qu’il est possible de réconcilier finance, climat et engagement citoyen.
Cet article propose une analyse approfondie de cet échange, à destination des dirigeants et managers souhaitant comprendre comment la transition énergétique et climatique peut être intégrée dans leurs décisions stratégiques.
I. Team for the Planet : une nouvelle façon d’aborder l’investissement climatique
-1. Une mission claire : lutter à grande échelle contre le dérèglement climatique
La vocation de Team for the Planet est triple : identifier, financer et accélérer des innovations capables de réduire les émissions de gaz à effet de serre de manière mesurable et massive. Contrairement à d’autres approches RSE plus généralistes, le collectif a fait un choix stratégique fort : se concentrer exclusivement sur le CO₂.
« Si on essaie de tout faire, on finit par mal faire », explique Emma Scribe. Ce parti pris permet de concentrer les efforts sur les cinq secteurs les plus émetteurs identifiés par le GIEC : bâtiment, agriculture, transport, industrie et énergie.
-2. Un modèle d’actionnariat citoyen inédit
Team for the Planet repose sur un modèle de crowd equity : toute personne majeure peut devenir actionnaire à partir de 1 euro, depuis presque n’importe quel pays du monde. Cette approche permet d’embarquer la société civile dans la transition climatique, tout en mobilisant également de grands investisseurs capables de créer un effet de levier financier.
Ce double mouvement – petits investisseurs et grands acteurs économiques – constitue l’un des fondements du projet.
II. Une thèse d’investissement fondée sur la science
-1. Une matrice climat en 20 problèmes
La thèse d’investissement de Team for the Planet s’appuie sur une matrice combinant :
- les 5 secteurs les plus émetteurs,
- 4 leviers d’action identifiés scientifiquement : zéro émission, sobriété, efficacité énergétique et captation.
Cette approche permet d’identifier des innovations à impact direct, c’est-à-dire générant immédiatement une réduction mesurable des émissions.
-2. La recherche d’un impact massif et réplicable
Les innovations financées doivent répondre à deux critères essentiels : être réplicables à grande échelle et adresser des marchés entiers. « On ne cherche pas des solutions marginales, mais des solutions capables de transformer des pans entiers de l’économie », souligne Emma Scribe.
III. Exemples concrets d’innovations financées
-1. Cool Roof France : rafraîchir les bâtiments autrement
Cool Roof France développe une peinture blanche réfléchissante, formulée à partir de coquilles d’huîtres, capable de réduire de plusieurs degrés la température intérieure des bâtiments. La solution, déjà commercialisée, affiche une durée de vie d’environ 20 ans.
Cette innovation permet de limiter le recours à la climatisation, dont la facture énergétique et l’impact carbone deviennent de plus en plus problématiques dans un contexte de canicules répétées.
-2. Leviathan Dynamics : produire du froid sans gaz réfrigérants
Autre exemple marquant : Leviathan Dynamics, qui a développé une technologie produisant du froid à partir d’eau, sans gaz réfrigérants, avec une réduction d’environ 30 % de la consommation électrique.
Team for the Planet a notamment apporté à ces projets :
- une structuration de la mesure d’impact (dividendes climat),
- un appui commercial,
- un accompagnement RH,
- et une stratégie de diffusion à grande échelle.
IV. Les dividendes climat : repenser la notion de valeur
-1. Du dividende financier au dividende carbone
L’un des concepts clés présentés par Emma Scribe est celui des dividendes climat. L’idée est simple mais révolutionnaire : considérer que la valeur d’un actif ne se mesure pas uniquement en euros, mais aussi en tonnes de CO₂ évitées.
« Pourquoi une entreprise qui contribue fortement à la décarbonation ne créerait-elle pas aussi de la valeur climat ? » interroge-t-elle.
-2. Vers une triple comptabilité
Cette logique s’inscrit dans une vision plus large de la triple comptabilité :
- financière,
- climatique,
- sociale.
Les actionnaires de Team for the Planet perçoivent ainsi une forme de boussole carbone, indiquant l’impact réel de leur investissement.
V. Le rôle central du marketing et des nouveaux imaginaires
-1. Le marketing comme accélérateur de solutions bas carbone
Pour Emma Scribe, le marketing a un rôle fondamental à jouer dans la transition : faire adopter massivement des innovations décarbonantes. « On aura besoin de rock stars du marketing pour faire adopter ces solutions », affirme-t-elle.
Sans adoption à grande échelle, même les meilleures innovations restent inefficaces face à l’urgence climatique.
-2. Réenchanter les imaginaires de consommation
Au-delà des produits, le marketing doit contribuer à transformer les imaginaires collectifs. Louer plutôt que posséder, réparer plutôt que jeter, conserver ses objets plus longtemps : autant de nouveaux récits à rendre désirables.
« Il va falloir qu’on consomme moins, mais mieux, et surtout différemment », résume Emma Scribe.
VI. Influence, émotions et mise en action collective
-1. La puissance des émotions positives
L’un des piliers du succès de Team for the Planet réside dans son choix assumé de mobiliser des émotions positives : joie, humour, enthousiasme. « C’est la joie qui met les gens en action », explique Emma.
Cette posture tranche avec les discours anxiogènes souvent associés au climat, sans pour autant nier la gravité de la situation.
-2. Créateurs de contenu et responsabilité climatique
Les influenceurs et créateurs de contenu disposent aujourd’hui d’une force de frappe considérable. Le dernier rapport du GIEC souligne leur responsabilité dans la diffusion de nouveaux comportements de consommation.
Team for the Planet souhaite les embarquer, non dans une logique de pureté absolue, mais dans une démarche sincère et progressive.
VII. Entreprises et dirigeants : rompre le triangle de l’inaction
-1. Du constat à l’action collective
Emma Scribe évoque le triangle de l’inaction : les États attendent les entreprises, les entreprises attendent les consommateurs, les consommateurs attendent les États. Résultat : personne n’agit.
Les dirigeants disposent pourtant d’un pouvoir unique pour rompre cette dynamique, en intégrant la transition climatique au cœur de leur stratégie.
-2. Investir comme acte de contribution
Pour une entreprise, investir dans des projets comme Team for the Planet permet de contribuer à une décarbonation systémique, là où l’action individuelle atteint ses limites.
« Même 1 000 euros peuvent avoir un impact considérable quand ils sont mutualisés », rappelle Emma.
Conclusion – Mettre le cœur, la joie et la sincérité au service du climat
La transition climatique ne se fera ni sans les entreprises, ni sans les citoyens, ni sans les émotions. L’expérience de Team for the Planet montre qu’il est possible de conjuguer rigueur scientifique, ambition économique et enthousiasme collectif.
Comme le résume Emma Scribe : « Si on ne fait pas les choses avec le cœur, on rate quelque chose d’essentiel. »
Récap – Bonnes pratiques pour dirigeants et managers
Intégrer la transition énergétique et climatique dans ses décisions
- Se former aux enjeux climatiques et énergétiques (Fresque du Climat, ateliers 2tonnes, etc.)
- Mesurer son impact carbone avant d’agir
- Identifier les leviers individuels et collectifs
- Investir dans des solutions à impact systémique
- Soutenir des innovations décarbonantes à grande échelle
- Intégrer la notion de valeur climat dans la stratégie financière
- Mobiliser les équipes par des récits positifs et engageants
- Travailler sur les usages plutôt que sur la seule possession
- Assumer une trajectoire progressive, sincère et transparente
- Faire de la contribution climatique un pilier stratégique de l’entreprise
Retrouvez d’autres épisodes du podcast Markoeur autour de la RSE :
- N°10 – Tourisme durable : Adapter le marketing aux enjeux du tourisme responsable
- N°14 – Pasquine Albertini : Ancrage territorial et influence des entreprises
- N°15 – Benoît Lebot : Transition énergétique et mutations marketing profondes
- N°17 – Produrable 2023 : Huit conférences pour accélérer la transition
- N°18 – Emma Scribe : Clés marketing du succès Team for the Planet
- N°19 – Olivier Dauvers : Grande distribution et responsabilité collective
- N°21 – Marion Kulczycki : Structurer des achats responsables efficacement
- N°28 – Sylvain Waserman : L’ADEME moteur de transition écologique
- N°35 – Noël Bauza : Piloter efficacement ses indicateurs RSE
- N°38 – Laurent Barbezieux : Comprendre et réduire l’empreinte carbone
- N°39 – Philippe Jourdan : RSE et souveraineté économique expliquées
- N°43 – Antoine Poincaré : Former les équipes aux enjeux climatique
- N°46 – Sabine Jean Dubourg : Les achats responsables transforment durablement l’entreprise
- N°47 – Alan Fustec : Réinventer l’entreprise par la RSE
- N°48 – Fabrice Bisson : Le vélo électrique comme levier d’image
- N°50 – EcoVadis : Comprendre la notation RSE des entreprises
- N°53 – Produrable 2025 : Cinq conférences pour accélérer la transition
- N°55 – Valérie Jourdan : Redonner du sens à la RSE

